Le mobilier aux Nénuphars : un manifeste du style Majorelle


Créé en 1900 pour l’Exposition Universelle, où il présente un bureau, son siège et une grande vitrine-bibliothèque, le mobilier « aux Nénuphars » condense les canons du style de Louis Majorelle où « les tons des bois et du métal s’unissent aux formes pour donner l’impression d’une gravité somptueuse »[1]. Cet ensemble mobilier couronne en effet des années de recherches de l’artiste, et entérine son émancipation réussie d’avec Emile Gallé et les principes esthétiques de l’Ecole de Nancy.

On y retrouve ainsi la réinterprétation que fait Majorelle des formes standardisées des modèles des XVIIIe et XIXe siècles, auxquels il impose de subtiles mais radicales modifications. Le style de l’artiste s’affirme ici par une recherche axée sur la ligne, dans une direction plus moderniste que naturaliste (comme celle d’Henri Van de Velde, en Belgique). Il accentue particulièrement les courbes, et notamment aux piètements de ses meubles, afin de leur imprimer un élan vertical. Ce dynamisme formel aboutit à faire « émerger » du sol des meubles jusqu’alors seulement destiner à s’y poser. Majorelle les élève de façon souple et courbe, à l’image de la Nature, dans un constant souci d’harmonie entre l’objet et le végétal. Il s’accompagne d’une réflexion sur un mobilier devant servir au quotidien et où la forme l’emporte sur le dessin (en réponse à des critiques récurrentes faites aux meubles des artistes Art Nouveau comme sacrifiant le fonctionnelle au décoratif)


Mais plus encore que les recherches formelles, ce sont les remarquables montures en bronze doré qui font du décor « aux Nénuphars » un compendium de la vision artistique totale de Louis Majorelle et le distinguent de ses contemporains (qui préfèrent les décors en marqueterie de bois précieux).

Ici, les nénuphars semblent jaillir du sol, grimpant le long des pieds et se glissant jusqu’au dos des meubles et sur les côtés, comme pour tenter de s’élever au-delà des limites de la structure. Nulle outrance décorative ici pour autant : les bronzes dorés sont pensés pour mettre en valeur le meuble en opposant le brillant de leur dorure aux teintes sombres des bois précieux.


Cette alliance subtile entre les formes des meubles et le décor végétale s’envolant vers le ciel, apporte vie et dynamisme au mobilier de l’artiste qui réalise par la même une des dernières propositions formelles innovantes de l’Art Nouveau. En 1900, en effet, le mouvement est déjà aux prises alors avec une critique sévère mais où son talent est reconnu. On pourra ainsi lire à propose de son ensemble aux Nénuphars que « le principe de faire dériver les formes naturelles, qui est celui de M. Majorelle, est une grande erreur à mes yeux. Mais telle est l’ampleur avec laquelle M. Majorelle établit ses œuvres sur ce principe, que par moments je me demande presque, en les considérant, si ce n’est pas moi qui me trompe. Ce qui est certain, c’est qu’aucun artiste français ni étranger n’approche de lui sur ce terrain, même de loin »[2].


[1] Selon les mots du critique G. M. Jacques dans son article "Le Meuble Français à l'Exposition " à la page 147 de "L'Art Décoratif " de Juillet 1900.

[2] Ibid.

Nous remercions @FlorianDouceron - Clerc spécialisé, département Arts Décoratifs du XX° MILLON

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