HENRI MATISSE (Cateau-Cambrésis 1869 - Nice 1954)

La villa bleue à Nice, 1918



COMME UN FAUVE ABREUVÉ DE LUMIÈRE

"La redécouverte d’une toile oubliée dans l’œuvre d’un géant est toujours un évènement. Oubliée des marchés et des catalogues raisonnés. Vierge et belle, elle vient parfaire l’existant. Un évènement d’autant plus marquant que cette toile prend place au cœur de l’histoire d’amour naissante entre ce même géant et la région qu’il ne va plus quitter. Ainsi Nice pour Matisse, à partir de 1917. Et cette villa bleue, la bien nommée, qu’il honorera d’une série de 5 toiles (désormais !), fidèle à cette obsession d’explorer la peinture et le vivant par « la révélation de la lumière dans la nature ». C’est presque instinctivement que nous avons préféré - pour présenter aux enchères cette toile du maître des séries - une « So unique ». Une vente, une œuvre d’un artiste hors normes pour célébrer un fauve apaisé sur les hauteurs niçoises."

Alexandre Millon


DÉCOUVERTE D’UN PAYSAGE DE LA PÉRIODE NIÇOISE


1918, LA RÉVÉLATION DE LA LUMIÈRE…

Au sommet de son art, Henri Matisse arrive à Nice en 1917 et la lumière méditerranéenne agit sur lui comme une révélation artistique. « Quand j’ai compris que chaque matin je reverrais cette lumière, je ne pouvais croire à mon bonheur. Je décidai de ne pas quitter Nice, et j’y ai demeuré pratiquement toute mon existence. » Cette attention portée à la lumière, Matisse l’avait déjà initiée à Saint Tropez en 1904 avec Paul Signac, puis à Collioure en 1905 avec André Derain et au Maroc. Mais c’est à Nice qu’il va à nouveau chambouler les règles de la peinture, en réinventant une façon de peindre par la lumière et non plus par la juxtaposition des couleurs pour créer les formes. Le critique d’art Clément Greenberg écrit : « Il s’est mis à peindre avec une subtilité nouvelle et, à mesure qu’il a accru et approfondi sa maîtrise des méthodes picturales traditionnelles, la tradition a été éclairée d’une lumière nouvelle grâce à cette subtilité. Lui, ce grand champion de la couleur pure d’où naît la forme, a montré ce qu’on pouvait encore obtenir en modelant l’ombre et la lumière et de quelle manière ce modelage pouvait favoriser la tension désirée dans la composition moderne ».



Henri Matisse sur son balcon, 1 place Charles-Félix, début 1930.

Photographie de Albert Eugene Gallatin. ©2022 Succession H. Matisse


… ET DU PAYSAGE

Cette période marque également pour Matisse le renouement avec des thèmes plus classiques comme la figure et le paysage. Le peintre explore les environs de Nice à la recherche d’inspirations. Dans un premier temps Henri Matisse loge à l’hôtel Beau Rivage sur la promenade des Anglais, puis loue un appartement juste à côté qu’il aménage en atelier, ou il réalise ses premiers intérieurs niçois et ses fenêtres ouvertes sur la mer. En mai 1918, les Allemands réquisitionnent son hôtel, c’est alors qu’il déménage avec son fils Pierre à la Villa des Alliés sur une colline au-dessus de Nice, et fait la découverte de la Villa Bleue. Cette villa typique de la région par son architecture originale, nichée dans une nature idyllique, a frappé l’œil de l’artiste qui s’est ardemment attaché à en restituer la beauté. Aussi décrit-il son processus créatif dans une lettre à Charles Camoin, le 23 Mai 1918 : « J’ai travaillé tous ces temps en plein soleil de 10 h à midi et je m’en trouvais crevé pour la journée. Je vais changer mes heures - dès demain je commence à 6 heures et demie ou 7 heures. Je pense avoir une bonne heure, peut-être deux, de travail. Les oliviers sont si beaux à cette heure - le plein midi est superbe mais effrayant. Je trouve que Cézanne l’a bien rendu dans ses rapports, heureusement pas dans son éclat qui est insoutenable. J’ai fait tout à l’heure une sieste sous un olivier et ce que je voyais était d’une douceur de rapport attendrissante. Il semble que c’est un paradis qu’on n’a pas le droit d’analyser, et pourtant on est peintre, N. D. Ah ! c’est un beau pays Nice ! Quelle lumière tendre et moelleuse malgré son éclat. Je ne sais pourquoi je la rapproche souvent de celle de la Touraine(…). Celle de la Touraine est un peu plus dorée, celle-ci est argentée. Même que les objets qu’elle touche sont très colorés comme les verts, par exemple. »

Lettre d’Henri Matisse à Charles Camoin, 23 mai 1918. Paris, Archives Camoin. ©2022 Succession H. Matisse


« J’ai toujours été pris par la lumière et sa poésie »

Ce paysage de la Villa Bleue, parmi les plus audacieux tableaux de la même série, nous interpelle de par sa composition avant-gardiste. Henri Matisse ne s’attache pas simplement à nous dépeindre un paysage paradisiaque mais cherche à susciter une émotion, en renversant les codes classiques de la conception de l’espace. Toute l’attention est portée sur les arbres pour mieux suggérer le sujet représenté, la villa. La modernité de la composition est accentuée par le noir du tronc considéré comme une couleur par Henri Matisse qui contraste avec le bleu céleste du ciel, et procure une dimension spirituelle forte. A travers sa recherche d’expressivité qui passe par la lumière, la couleur et la disposition des éléments, Matisse affirme sa volonté de renouveler sans cesse le langage pictural comme son contemporain Pablo Picasso qui quelques années plus tard aura pour inspiration un paysage très similaire, la Villa Chêne Roc à Juan-les-Pins dans laquelle il habitera de 1926 à 1927 avec sa première femme Olga et dont il réalisera plusieurs tableaux en 1931.



« Il faudrait pouvoir mettre côte à côte tout ce que Matisse et moi avons fait en ce temps-là. Jamais personne n’a si bien regardé la peinture de Matisse que moi. Et lui la mienne… » Pablo PICASSO




Pablo Picasso, La Villa Chêne-Roc à Juan-les-Pins, 18 août 1931, Musée Picasso, Paris ©Succession Picasso 2022 Crédit photographique : Mathieu Rabeau/Etablissement public de la Réunion des musées nationaux et du Grand Palais des Champs-Elysées


PEINDRE EN SÉRIE, TOUJOURS PLUS PROCHE DU MOTIF

Dans les pas des précurseurs de l’art moderne, Henri Matisse perpétue cette nouvelle façon de peindre qui consiste à se rendre directement sur le motif avec son chevalet et ses tubes de peinture. Cette pratique rapproche l’artiste de la nature, il est en contact direct avec la vie et les couleurs. Mais également avec la lumière qu’il essaye de capter à différents instants de la journée.


Il est difficile de ne pas penser au maître de l’Impressionnisme Claude Monet qui au même moment entreprend l’œuvre la plus ambitieuse de sa carrière, les Nymphéas, dont il exécute entre 1914 et 1926, environ cent vingt-cinq toiles, à la suite de la contemplation du jardin d’eau. Le caractère obsessionnel du sujet représenté, nous le retrouvons chez Matisse, qui se passionne pour le Mont-Alban sur les hauteurs de Nice, comme en témoigne une lettre adressée à son

ami Charles Camoin le 10 avril 1918, où il évoque son travail sur des paysages « au col de Villefranche, au-dessus de la gare de Riquier près du tunnel, et (…) ne compte pas retourner avant d’en avoir sorti quelque chose de bon (…). ». Ce travail en série opéré par Matisse nous offre l’opportunité de rentrer dans l’intimité du peintre, de comprendre son processus créatif et la vision qu’il a voulu rendre de ce paysage, à différentes heures de la journée et sous différents point de vue. A ce jour nous connaissons cinq œuvres peintes en 1918 par Matisse de la Villa Bleue et d’avantages de paysages du Mont-Alban. L’une d’entre elles a été acquise très tôt par Alfred C. Barnes en 1925 auprès du marchand Paul Guillaume et aujourd’hui visible à la Collection Barnes à Philadelphie. Nous savons également que deux autres versions ont été achetées par Bernheim Jeune directement à Matisse en 1918.

Henri Matisse, Villa bleue, entre mars et juin 1918, 33 x 41 cm, Barnes Collection, Philadelphie ©2022 Succession H. Matisse / Artists Rights Society (ARS), New York


Bibliographie consultée en rapport avec l’œuvre

Matisse : Henri Matisse chez Bernheim-Jeune / Guy-Patrice et Michel Dauberville, Paris : Galerie Bernheim-Jeune, c 1995. Correspondance entre Charles Camoin et Henri Matisse, par Charles Camoin (1879-1965) ; Henri Matisse (1869-1954) ; Claudine Grammont, Collection pergamine, Lausanne : la Bibliothèque des arts, 1997. Matisse Rouveyre : correspondance par Henri Matisse 1869-1954 ; André Rouveyre 1879-1962, édition établie, présentée et annotée par Hanne Finsen, Paris Flammarion, 2001. Henri Matisse, the early years in Nice, 1916-1930: (exhibition dates at the National gallery of art, 2 November 1986-29 March 1987), par Jack Cowart et Dominique Fourcade, Washington D.C.: National Gallery of art; New York: H. N. Abrams, 1986


Henri MATISSE

(Cateau-Cambrésis 1869 - Nice 1954)

La villa bleue à Nice, 1918

Huile sur toile - 54 X 65,4 cm

Un certificat de Monsieur Georges Matisse sera remis à l’acquéreur.

Cette œuvre est inscrite aux archives de l’artiste.

Elle fut réalisée à Nice en 1918. Provenance Collection particulière

Estimation 150 000 / 200 000 €



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